Depuis quelques mois, une idée s’impose dans le débat public : l’intelligence artificielle bouleverserait d’abord les métiers intellectuels, tandis que les métiers manuels resteraient relativement à l’abri. Une forme de revanche sociale, presque rassurante. Les cols blancs touchés, les cols bleus préservés.

Cette lecture est non seulement fausse. Elle est surtout dangereusement trompeuse.

L’IA ne cible pas des statuts, elle cible des tâches. Elle ne remplace ni les cadres, ni les ouvriers. Elle automatise ce qui peut l’être. Et ce critère ne dépend ni d’un diplôme, ni d’un niveau hiérarchique, mais de la structure même du travail.

Dès lors qu’une tâche est répétitive, normée, prédictible et mesurable, elle devient une candidate naturelle à l’automatisation. Ce principe s’applique aussi bien à certaines fonctions administratives qu’à une large part des métiers d’exécution.

Contrairement à une idée répandue, l’IA n’est pas cantonnée aux bureaux ou aux outils de productivité. Dans les usines et les entrepôts, elle est déjà là, profondément intégrée aux environnements industriels et logistiques. Elle pilote l’assignation des tâches, les cadences, les trajets, la priorisation des commandes.

Dans l’industrie, la maintenance prédictive, fondée sur l’analyse de données issues de capteurs, transforme les métiers de la maintenance avant même que la panne ne survienne. Dans l’agroalimentaire, la vision artificielle est utilisée pour trier, contrôler, classer — parfois plus vite et plus régulièrement que l’œil humain.

Ces transformations sont progressives, silencieuses, rarement médiatisées. Mais elles modifient en profondeur la nature même du travail.

On se rassure souvent en invoquant la complexité du geste, la finesse du corps, l’intelligence de la main. Pourtant, nombre de gestes professionnels sont hautement répétitifs, standardisés, contraints par des protocoles stricts. Le mythe de la supériorité intrinsèque du geste humain résiste mal à l’analyse.

À l’inverse, ce qui résiste le mieux à l’automatisation, ce sont la gestion de l’imprévu, la relation humaine, la responsabilité morale, la capacité à arbitrer dans l’incertitude. Et ces dimensions se retrouvent autant chez une aide-soignante, un agent de maintenance ou un cuisinier que chez un manager ou un consultant.

Cette transformation est déjà visible dans les métiers de services. Restauration collective, propreté, sécurité, accueil : partout, des outils algorithmiques optimisent les plannings, standardisent les procédures, mesurent la performance. Dans certains hôpitaux, des robots de nettoyage automatisent une partie des tâches de désinfection. Dans l’hôtellerie, des systèmes de gestion intelligente ajustent les effectifs en fonction des flux. Dans la grande distribution, les caisses automatiques et la gestion prédictive des stocks redéfinissent les métiers de terrain.

Ce ne sont pas des projections. Ce sont des réalités déjà à l’œuvre.

On comprend alors que le débat cols blancs / cols bleus masque le véritable enjeu. Le clivage réel oppose les métiers dont le travail peut être fragmenté, découpé, optimisé, à ceux dont la valeur repose sur la présence humaine, la relation, le jugement.

Ce clivage traverse toutes les catégories sociales. Un métier intellectuel peut être largement automatisable. Un métier manuel peut être profondément humain et difficilement remplaçable.

En se focalisant sur les seuls cols blancs, on rate l’essentiel : la transformation du travail est transversale et elle exige une anticipation collective.

Former, accompagner, requalifier, repenser les parcours professionnels ne peut pas être réservé à une élite cognitive. C’est un enjeu industriel, social et humain de grande ampleur.

L’IA ne choisit pas ses victimes. Elle révèle nos angles morts.

Et tant que nous continuerons à regarder l’intelligence artificielle à travers des catégories sociales rassurantes, nous passerons à côté de la seule question qui vaille vraiment : que voulons-nous préserver du travail humain, et à quel prix ?

Je suis conférencière et consultante. Je vous accompagne dans la compréhension du monde qui change via des conférences et ateliers pédagogiques de sensibilisation, et d’aide dans la prise en main des outils d’IA Générative.